Une Cat Woman ne retombe pas toujours sur ses pattes
Musique: Martha Wainwright, qui chante “Dis quand reviendras-tu?” de Barbara
On a beaucoup parlé de la cohabitation entre vélos et autos suite à l’accident sur la route 112 qui a fauché la vie de trois cyclistes. Je ressens un grand malaise face à la mort de cyclistes parce qu’il y a un an, je me suis prise une méchante débarque et si je n’avais pas porté de casque, ma vie ne serait plus la même. Non seulement, j’ai une chance inouïe, mais j’en suis déjà à ma troisième vie : j’avais aussi failli y passer dans un accident de voiture à 19 ans.
Comme l’écrivait si justement Simon Kretz dans la Presse de samedi, on ressent souvent une certaine peur en roulant et il est impossible de rester sur les pistes cyclables. L’été dernier, je me suis fait klaxonner par un colon dans un pick-up sur une petite route secondaire à Saint-Sauveur : «Innocente, va donc sur la piste cyclable!». Bouillonnante de rage, j’ai tout de même résisté à lui faire un doigt d’honneur parce qu’une fille seule en cuissards sur une route de campagne ne se sent pas très brave devant un enragé en pick-up.
L’an dernier, plusieurs amis ont reçu mon courriel intitulé «Je suis tombée sur la tête et je reviens à Montréal» mais pour les autres, voici le récit d’un 18 mai sur terre.
Il devait être environ 23h00, je descendais une colline bien pentue et mal éclairée sur le bord du Golden Gate Park, je tape un petit coup sur ma lumière avant qui déconnait, je relève les yeux: je ne vois qu’un trou énorme, fatalement inévitable. C’était mon dernier souvenir. Comme j’étais partie pour une simple ballade à vélo dans le parc avant de croiser une amie, je n’avais aucun papier d’identification sur moi : j’étais une inconnue inconsciente au milieu de la rue. La douleur m’a réveillée pendant que les ambulanciers me soulevaient. J’ai mis plusieurs minutes à me souvenir de mon nom et comprendre pourquoi on me parlait en anglais.
Selon leur procédure pour nommer les inconnus inconscients, les braves ambulanciers m’ont assigné un nom de traumato par ordre alphabétique: lettre W = Whiskers (un beau nom ridicule qui veut dire moustaches d’animaux). En arrivant au General Hospital, on a passé la femme chat légèrement égratignée dans le gros tuyau percé aux deux bouts. Puis, dopée à une dose de morphine de cheval, je me suis bien divertie au spectacle de la salle de traumato. Le General Hospital est un hôpital public où atterrissent une grande partie des pauvres diables sans assurances. Voilà comment je suis devenue, l’espace d’une nuit, le chat de l’asile entouré d’autres têtes fêlées.
Entre les gémissements et les pas de course pour rattraper les patients qui tentaient de se sauver tous nus, j’entendais un gaillard noir crier en boucle : «Je n’ai rien fait de mal, laissez-moi partir!» Sans réponse, il s’est mis à réciter le célèbre discours de Martin Luther King : «I have a Dream» pendant une bonne partie de la nuit. Et moi de répondre :«I have a Dream, that you fall a sleep, Brother»
Bon allez, soyez gentils et dites moi combien de côtes je me suis brisé? On m’explique que mon foie saigne mais que ce petit organe essentiel se réparera miraculeusement par lui-même. Par contre, ils m’ont gardé quatre jours sous observation à me faire des saignées à toutes les quatre heures. Assez longtemps pour repenser ma vie en écoutant de la musique classique.
En sortant de l’hôpital, je me suis sentie comme le personnage de Pascale Bussières dans un «Un 32 août sur terre». Je n’ai pas mandaté mon meilleur ami pour me faire un enfant mais je me suis demandée si ça valait vraiment la peine de faire tourner des ballons sur mon nez dans ce cirque aux États-Unis. Débarquée en 2008, un peu avant le début de la crise économique, je venais de survivre à trois vagues de licenciements. Je devais me considérer chanceuse d’avoir encore un boulot. Non, je suis chanceuse d’être en vie, point. Et dans la vie, il ne faut pas se faire chier, même si les gens pensent qu’on est tombé sur la tête.
Un 18 mai sur terre, j’ai décidé de rentrer chez moi et arrêter de chercher le bonheur ailleurs. Un gros nid de poules m’a inévitablement ramené à Montréal.
«Au moins, le sais-tu que tout le temps qui passe ne se rattrape guère
Que tout le temps perdu ne se rattrape plus» Barbara




Merci pour ce beau récit! Moi qui roule à vélo tous les jours pour aller au travail, je serai encore plus prudente demain!